Au Japon, l'amour n'existe pas

Au Japon, l'amour n'existe pas

"La 1e fois que je suis allée rencontrer un anthropologue pour lui poser la question du concept d'amour, il m’a répondu "tu peux rentrer dans ton pays ma petite,l'amour n'existe pas" (…) "en fait la notion d'amour est un concept d'importation récent au Japon (2nde moitié du XIXe siècle) et ça a presque complètement détruit notre culture". Quand je lui demande de définir ce qu'il entend par "amour" il me répond « Il s’agit de votre concept judéo-chrétien (…) d'amour toujours, absolu, abstrait, égalitaire, donc aimer Dieu comme vous aimeriez votre chien. Nous, on ne connait pas ça, nous, on a le Koi. »"
[Agnès Giard dans "Les histoires d'amour au Japon", extrait du Grand Entretien sur la RTS]

S’intéresser aux autres mondes est un excellent moyen d’interroger le nôtre, de comprendre que ce l’on prend pour acquis ne l’est en réalité pas du tout pour la simple et bonne raison que d’autres solutions sont parfaitement concevables et viables. On a souvent tendance à penser que face à un problème il y a toujours une solution (ne serait-ce que même très légèrement) préférable aux autres ; c’est parfaitement faux. On dit souvent « l’amour est multiple » en se pensant déjà très ouvert et tolérant et en imaginant quelques légères variations partant d’une même base, non, l’amour est effectivement multiple dans le sens de radicalement multiple.
Ainsi après la découverte d’une 5e saveur pour notre palais complétant le sucré, le salé, l’acide et l’amer (appelée l’Uma-mi), poursuivons notre voyage au Japon en déchiffrant la concept du Koi (à prononcer koye). C’est assez décoiffant, prêts ?

Nous commençons par découvrir que bien qu’en Occident la transgression dans l’amour réside dans le fait de montrer le plaisir, au Japon, cela s’exprime à travers la vision de personnes en colère, troublée, pouvant aller jusqu’à l’expression d’une certaine violence, d’un rapport quasi conflictuel. C’est en partie la raison pour laquelle le film L’Empire des Sens, « Ai no korida » signifiant littéralement « la corrida de l’amour » (plus conflictuel, c’est difficile) a tant étonné chez nous. Mais pourquoi donc Abe Sada étrangle et émascule-t-elle son amant ?
« Le Koi, c’est le désir instantané. Un peu comme les nouilles instantanées, on verse de l’eau brulante, il faut consommer tout de suite et après c’est fini. Si on attend, cela devient une bouillie un peu tiède, coagulée, pas très intéressante. L’amour au Japon se vit un peu sur ce mode de l’intensité de façon à échapper aux flux temporels. »
Le Koi c’est exactement ça, la volonté féroce de suspendre le temps, cette intensité extrême qui conduit au conflit car comme le dit Agnès Giard, « Comment éterniser un sentiment qui par définition échappe à l’éternité ? ». En arrachant ce pénis en érection à son propriétaire, et donc à la pesanteur ; en le portant dans la ceinture de son kimono afin que leur histoire appartienne à l’éternité. Ça me laisse pensive, en fait, je crois que mon Koi à moi, c’est la danse, et le summum, c’est la danse de couple, le fait d’exister dans un autre espace-temps légèrement suranné, dans l’expression totale de sa sensualité envers l’autre. J’ai toujours eu cette idée préconçue qui voudrait que les japonais soient froids, j’ai du coup été très surprise par le rapport qu’ils entretiennent avec leur corps … 
« En Occident, finalement, la raison prime, surtout depuis l’époque des Lumières : on veut mettre un peu à distance le corps et ce qui en émane : les émotions, les pulsions. Au Japon, c’est le contraire, il faut coller au corps, il n’y a rien qui existe en dehors de ce qui vient du corps, il n’y a pas de vérité en dehors de ce que vous dit le corps. Donc l’amour lui-même n’est pas un concept abstrait, c’est quelque chose qui s’exprime de manière très concrète sous la forme de palpitations cardiaques, de suées, de bouffées, de moiteurs, de langueurs, de symptômes de manque, d’accoutumance très proche de la toxicomanie. Donc là, on sait qu’on aime et quand ces symptômes s’effacent, on sait qu’on n’aime plus. Tout se joue un peu sur ce mode là au Japon. C’est-à-dire que les êtres sont amenés à communiquer par le corps et à se mettre en harmonie presque vibratoire les uns aux autres, et le bonheur suprême au Japon, c’est quand on a le sentiment de faire corps avec les autres et d’être presque télépathiquement lié aux autres, quand le silence s’installe, que l’on n’a plus rien à dire . »
Froid n'implique donc pas sans rapport au corps. Je trouve cela assez paradoxale car du coup, si l’on résume, la transgression de l’amour au Japon réside dans l’expression de sentiments, qui par essence sont intangibles. Or la preuve de l’amour se fait par le corps, on a rationnellement des palpitations, on vit donc rationnellement le sentiment amoureux. En Occident par contre, par envie de rationalisation, on met à distance notre corps et du coup, rendons le sentiment amoureux abstrait (ce qui n'est pas très rationnel) ; la transgression est alors dans l’expression du désir. J’ai l’impression que dans chacune des ces cultures, il a fallu trouvé une explication au sentiment amoureux, quelque chose de tangible, qui colle aux valeurs de la société en question. Le sentiment amoureux serait-il alors parfaitement culturel ? Impliquant que deux personnes s'aimant vraiment ne s'aiment pas du tout de la même façon en fonction d'où on se trouve sur le globe ?
« On se méfie beaucoup des mots là-bas, les mots sont forcément des choses jetées hors de soi, et tout ce qui est hors de soi c’est mauvais signe. Il faut rester à l’intérieur des choses. »
Tant de rigueur à garder sans cesse le contrôle des émotions a conduit à la création de l'Enka, autre découverte de ce fabuleux reportage. Il s'agit d'une chanson dont le seul et unique objectif est de faire pleurer l'auditeur, de lui permettre de lâcher prises sur ses émotions. Je crois qu'on ne peut pas trouver meilleur exemple de catharsis. Ça m'a immédiatement fait penser à cette magnifique scène du Voyage de Chihiro où Haku donne à Chihiro des onigiris (sorte de boulettes de riz) qui vont lui faire verser des larmes bien trop grosses pour son petit visage, mais ce, afin qu'elle relâche la pression du chagrin pour garder suffisamment d'énergie sur ce qu'elle peut faire dans le présent. Mon Enka à moi, c'est Chopin !

Au Japon, l'amour n'existe pas
 
Bref, vous l'aurez compris, cette émission m'a beaucoup parlé tant par les questionnements qu'elle a suscité en moi que par les découvertes faites et les similitudes observées avec ma propre expérience. Dans la suite de l'émission vous découvrirez entre autres qu'au Japon, l'acte sexuel a des vertus purificatrices, que le pin est un symbole extrêmement puissant, que l'égalité homme-femme dans le couple a été expérimentée puis reléguée au rang d'utopie ... et encore plus ici.

Pour aller plus loin, le blog d'Agnès Giard : ici.

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