(Livre) Connaissez-vous Oliver Sacks ?




Deuxième tentative avec laquelle je devrais avoir plus de chance : Avez-vous entendu parler de l'histoire de l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau ? Peut-être n'est-ce pas ? ;)


Oliver Sacks est médecin, neurologue et écrivain. Je crois que c'est grâce à lui qu'aujourd'hui la neurologie est une discipline beaucoup moins abstraite pour beaucoup d'entre nous. Outre le fait qu'il est, du dire de ses patients, un médecin incroyable (j'ai personnellement trouvé que son empathie était remarquable et transparaissait fortement à travers ses récits), il est particulièrement connu du grand public grâce à ses livres composés généralement de petites nouvelles détaillant les cas marquants qu'il a rencontrés tout au long de sa riche et longue carrière.


Attention, point de voyeurisme. Les cas sont marquants de par les questions (méta-)physiques qu'ils font surgir, toujours en lien avec le fonctionnement du cerveau. C'est une forme de plongeon métaphysique à travers le récit d’un cas médical pratique.

Le cas de l'homme qui prenait sa femme pour un chapeau raconte ainsi l'histoire de ce professeur de musique qui ne parvenait plus à reconnaître les visages familiers, y compris le sien ! Il n'est pas fou, au contraire, très cultivé et affable, tout l’entretien se passe de manière relativement banale. Oliver Sacks ne parvenant pas à comprendre de quoi le patient se plaint tant tout semble normal, jusqu’à ce que le patient confonde la tête de sa femme avec son chapeau et tente de l’attraper ! Le diagnostic peut alors tomber : cet homme souffre d'une prosopagnosie, c'est-à-dire une agnosie visuelle portant sur les visages, connus ou non, incluant les visages des proches. Cela n'a rien à voir avec un problème de démence ou de mémoire, c'est une lésion cérébrale située dans la région occipitale qui en est la cause... et indique d'ailleurs que l'être humain a depuis toujours eu un besoin vital de reconnaître les visages de ses pairs, à tel point qu'il existe un "module" de notre cerveau qui est consacré à cette tâche. Fascinant !

Et du coup, à nous de nous interroger : que serait un monde dans lequel il serait possible d'oublier le visage de la personne aimée ? Alors qu'il semble bien possible de ne plus pouvoir reconnaître aucun visage suite à une lésion cérébrale, je trouve infiniment rassurant de savoir que ce monsieur pouvait reconnaître ses proches "à leur musique corporelle" (quelle poésie !)...  à méditer.

Tous ses livres se savourent mais une histoire m'a particulièrement marquée, celle de Clive Wearing, éminent musicien et musicologue anglais. En 1985, à 47 ans, une encéphalite herpétique a effacé sa mémoire à court et à long terme. Ce qui signifie que tout évènement nouveau, toute expérience nouvelle s’efface presque instantanément pour ne laisser aucune trace. Au début quelques secondes, par la suite : 7 secondes en tout et pour tout. Imaginez-vous ! Sa femme dira "En fait, ses paupières s’ouvraient sur une nouvelle scène chaque fois qu’il cillait : ce qu’il avait vu auparavant était totalement oublié"...

Cela a pour conséquence de plonger Clive dans une terrible solitude mêlée de peur et de stupéfaction épouvantable (et comme on peut le comprendre, un cauchemar !) : comme s’il était continuellement et atrocement conscient que quelque chose de bizarre/terrible lui arrivait. "Je n’ai rien entendu, rien vu, rien touché, rien senti. C’est comme d’être mort." ressassait-il. Il commence alors un journal où toutes les phrases sont "je suis bien éveillé cette fois", et quelques minutes plus tard, "je suis bien éveillé cette fois".

Au lieu d’aboutir à des conclusions plausibles sur ce qui lui arrive, Clive parvient toujours à la conclusion qu’il vient juste de « s’éveiller » et qu’il était « mort ». Mais les scientifiques s'aperçoivent qu'il mémorise spatialement le centre de repos dans lequel il se trouve et peut donc déambuler à sa guise (retrouver les toilettes notamment), il se met à parler sans cesse avec quelques thèmes de prédilection comme les étoiles et les planètes (ce qui signifie que sa mémoire sémantique est elle aussi intacte).

Oliver Sacks dira de lui :
"son besoin presque compulsif de parler et de continuer à converser, le soutenait à la manière d’une plate-forme instable sur laquelle il devait aller frénétiquement de l’avant pour éviter de retomber dans son amnésie abyssale"

Et ce qui me touche le plus, c'est qu'il garde une émotion/ un sentiment immuable : son amour pour sa femme, et chaque fois qu'il la voit, c'est une immense joie pour lui. C'est très émouvant à voir.

Autre phénomène intriguant "bien que son amnésie l’ait rendu incapable de se rappeler ou d’anticiper le moindre événement, Clive parvienne malgré tout à chanter, à jouer et à diriger un chœur parce que repenser à une musique ne consiste pas du tout à se la remémorer au sens habituel du terme : on se souvient d’une musique, on l’écoute ou on la joue uniquement au présent".



La beauté insensée de la vulnérabilité de l'être humain m'émeut.



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Pour aller plus loin :
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PS : On rentre gentiment dans la saison des aubergines, il est donc temps de ressortir la recette des aubergines "simplement la meilleure" à moins que ça ne soit le contraire!


Illustration issue du Livre "The Chicken market and other fairy tales" de Henry Morley, publié en 1800

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